Paris 2024 : nos derniers Jeux Olympiques ?

Papa on a la médaille d’or!

Albertville 1992. Londres 2012. Les deux Jeux Olympiques auxquels j’ai eu la chance d’assister. Frissons, sentiment de « collectif », fierté pour mon pays. Le match de hockey opposant la Suède a la Tchécoslovaquie à la patinoire de Méribel se mélange dans mes souvenirs avec les matchs de beach volley avec ces incroyables brésiliens devant le batiment des Horse Guards a Londres. Et entre temps Atlanta, Athènes, Sydney, Pékin.

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Ces moments, esthétiques et intenses, sont gravés dans ma memoire. Comme des milliards de Terriens, je ressens que les JO sont importants, sont peut être même essentiels. L’occasion trop rare de souder les hommes et les femmes peuplant la Terre et de construire un sentiment collectif si nécessaire à l’equilibre de chacun. Les JO sont un symbole de la capacite de notre espèce a inventer des récits collectifs. Ils sont l’opportunité de rencontres pacifiques dans un monde chaotique.

Mais en même temps, le concept des JO constitue une dissonance cognitive avec mon engagement récent dans le Grand Tournant, ce mouvement d’ecopsychologie que Joanna Macy a popularisé et que nous nous efforçons de prolonger avec Les Nouveaux Terriens. Je « sens » qu’encore une fois le conditionnement très efficace que la société me propose depuis que je suis enfant cache une réalité moins attractive et potentiellement fatale.

Tokyo 2020, l’apothéose d’un modèle en surchauffe

Tokyo 2020 c’est déjà l’an prochain : un budget considérable de 12,6 milliards de dollars (7,3 milliards annoncés en 2013…), une mobilisation des marques et des médias qui a déjà commencé. Tokyo 2020 sera sans aucun doute l’apothéose des Jeux comme symbole parfait de notre société industrielle mondialisée et technophile. La seule liste des Partenaires officiels fait frémir mais n’interpelle plus personne : Toyota, Coca Cola, Samsung, Alibaba, Bridgstone, Visa. Pas vraiment des symboles d’organisation vertueuses, sobres ou bas carbone.

Les Japonais nous promettent des Jeux technologiquement innovants, avec la présence de robots et de drones massive. Des innovations technologiques et energivores dans la logique des JO : une recherche de sur performance athlétique médiatisée auprès de 5 milliards de telespectateurs grâce aux écrans devenus dominants dans notre relation quotidienne au sport. Depuis 2008 et Pekin, les Jeux Olympiques sont l’occasion pour pratiquement toutes les nations (le régime chinois y voyant une source de normalisation de son influence idoine) de se mesurer les unes aux autres. Seule l’Inde (1,2 milliards d’habitants et 1 seule médaille – de bronze, la honte- aux JO de Rio en 2016) résiste encore au tsunami olympique.

Une recette qui plait aux politiques de tout bord, dans la tradition romaine des Jeux du Cirque. C’est aussi et surtout l’occasion pour les medias et les marques transnationales de générer un business incroyable et de graver dans l’esprit et le porte-monnaie des habitants de la planète une logique consumériste liée au corps, à la performance et à la compétition

A l’approche de Tokyo, les questions habituelles taraudent déjà mon esprit rompu a la mécanique de désir et de manque créée depuis mon enfance. La France battra-t-elle son record précédent? Et l’Italie sera-t-elle devant ou derrière nous? Les décideurs économiques font de même, pariant sur un regain de croissance pour le Japon, une croissance heurtée et atone ralentie depuis trop longtemps. Et les grands hôteliers s’interrogent : serait-ce le début d’une vague de tourisme massif et rémunérateur dans le Pays du Soleil Levant ?

La mécanique est décidément bien rodée.

Les JO, la grand messe coubertine de notre société industrielle

Nés en France en 1896 grâce aux efforts du Baron de Coubertin (un étudiant de Sciences Politiques de formation) les JO ne sont que la partie la plus visible et médiatique d’un système global de pensée marchand. Nous avons fait du sport l’une des dimensions essentielles du système de comparaison entre humains, inventé avec la Revolution Industrielle depuis le 18ème siècle. Il érige le chiffre, la performance, l’efficacité (celle du corps ici)  comme des dogmes centraux de notre culture.

Cette grande messe, organisée de main de maitre par des businessmen et des financiers chevronnés tous les 2 ans, permet de relancer regulierement la machine d’une société globalisée que nous savons aujourd’hui toxique et incompatible avec le maintien d’une vie durable sur Terre. Derrière la devise des JO « Citius, altius, fortius », la même logique de croissance infinie dans un monde fini, dénoncée des 1972 par le couple Meadows dans leur celebre rapport.

Logiquement, nous ne pouvons pas conserver tel quel ce moment de gaspillage inouï d’énergie et de ressources comme un marqueur de notre société. Comment pourrions nous le faire évoluer tout en gardant les éléments positifs que j’ai ressenti en 1992 et 2012 et que des millions que d’individus ressentent tous les 2 ans? Car l’être humain a besoin de mythes, de rituels et de sacres. Est il possible d’utiliser les JO pour nourrir le mouvement de transition écologique ? Car comme l’indique Cyril Dion dans le Petit Manuel de Résistance Contemporaine, nous autres Nouveaux Terriens, nous avons aussi besoin de batir ce « récit » correspondant au nouveau modèle de vie que nous appelons de nos voeux. Un modele qui remet l’humain à sa place, comme un des simples éléments du Système Terre, arrivant a survivre sans détruire systématiquement le système plus grand qui l abrite.

Paris 2024, les JO les plus verts

Le Comite Olympique qui organise les JO de Paris et Anne Hidalgo la première, ont bien compris que le modele olympique développé en lien avec la mondialisation était a bout de souffle. Dès la phase de compétition, en faisant avec le Maire de Los Angeles le choix de la coopération plutôt que de la compétition (en se répartissant les deux prochaines compétitions de 2024 et 2028), elle a tenté de briser les codes d’une institution devenue symbole de corruption et de mensonges (en termes de coûts, de prétendues retombées positives pour les villes hôtes). C’est avant tout devenu une formidable école de formation des Egos Municipaux et Nationaux.

Le projet de Paris 2024 est résolument écologique et mise sur une compétition verte qui permettra grâce a l utilisation de sites existants de minimiser l’impact carbone de sa conception jusqu’a son démantèlement.

« Dans cette perspective, le premier volet de l’aspect durable de ces Jeux 2024 est évidemment le “zéro carbone”. Se basant sur les retours d’expériences des Jeux de Londres en 2012, et de Rio en 2016, le Comité d’organisation des Jeux olympiques (COJO) de Paris a pu fixer ses propres objectifs carbone : son ambition est de réduire l’empreinte carbone de 55 % par rapport aux précédentes éditions. Quant aux émissions résiduelles, il est prévu qu’elles seront compensées grâce à une enveloppe de 31 millions d’euros. Le COJO affiche une claire volonté de maîtriser les dépenses en énergie et de lutter contre toutes les formes de pollution, carbone, mais aussi sonore et  lumineuse. À cette fin, l’ensemble des sites sportifs sera doté d’outils de mesure et de contrôle de la qualité de l’air, des nuisances sonores et de la pollution lumineuse. Par ailleurs, il est prévu que 100 % des énergies utilisées avant et pendant les Jeux seront des énergies renouvelables et de récupération. »

De même les aspects d’inclusion sociale et d’héritage pour les territoires choisis sont incorporés dès le debut du projet. La place laissée aux Jeux Paralympiques, qui décollent depuis Londres 2012 en terme de notoriété et d’intérêt du public, laisse penser que le logiciel de pure compétition et de marchandisation essaie de se renouveler. L’attention portée au sujet du racisme et de l’homophobie dans le sport, qui sont des réalités, et que Paris combat depuis plusieurs années, seront aussi des sources de satisfaction pour les ONG et les organisations citoyennes de plus en plus critiques vis à vis du concept des JO.

Cela sera aussi l’occasion de rénover thermiquement des centaines de bâtiments et d’accélérer les chantiers du Grand Paris Express, ce réseau de transports en commun si nécessaire pour éviter l’explosion du traffic routier en region Ile de France. Un bel exemple de croissance verte !

Paris 2024 sera sans aucun doute une tentative réussie de rendre l’événement le plus vertueux possible en terme d utilisation des ressources et fera école avant Los Angeles 2028.

Changer de paradigme pour 2028

J’ai pourtant l’intuition que cette réforme des JO proposée par Paris n’est pas à la hauteur du changement de paradigme que nous vivons.

Si nous souhaitons conserver une chance de survie pour l’espèce humaine, nous savons qu’il faut mettre en place un modèle de vie quotidienne et de société correspondant aux trois piliers explorés par Les Nouveaux Terriens : une vie et une société sobres, respectant le vivant et le local et conçues comme collaboratives.

Dans notre consommation, notre alimentation, notre partage des ressources naturelles et sociales, notre façon d’être et d’être avec les autres et les autres habitants de la nature, la plupart des solutions mises en place par la Révolution Industrielle et exacerbées par la société d’hyper consommation et de compétition court termiste sont nocives et doivent être abandonnées au fur et a mesure des prises de conscience des individus et des organisations.

Garder les JO, mème dans une version verdoyante, est dans ce contexte un non-sens civilisationnel. Ils demandent la mobilisation de ressources fossiles démesurées à l’heure de la sobriété. Ils reposent sur des concepts faisant fi des réalités locales, voulant comparer et égaliser toutes les relations au sport dans un seul et même système. Ils réduisent la notion de performance physique et de dépassement au seul horizon humain sans prendre en compte les interactions avec nos écosystèmes vivants. Ils valident un modèle de société basé sur la compétition à outrance, ou la chimie du dopage rivalise avec la tyrannie de la machinisation de l’épreuve sportive. Où les records se succèdent grâce a l’intelligence artificielle et demain le transhumanisme. Où l’argent dicte les choix des épreuves, des athlètes et des spectateurs-consommateurs.

Il ne sera sans doute pas possible d’arrêter les JO, étant donnée l’importance économique et politique de cette institution. Pourtant l’urgence climatique et de changement de modèle pour notre planète demanderait que soit mise en place cette mesure symbolique dès 2028 et que la compétition prévue a Los Angeles soit annulée. Cela est possible car ces Jeux là n’ont pas encore lancé leur cycle infernal d’investissements massifs dans les infrastructures par nature hautement carbonées puisque conçues dans les Etats-Unis de Trump. Ces JO la seront malheureusement, de part l’urbanisme et l’American way of life, en retrait de ceux de Paris en termes de vertu écologique et sociale. Ils se dérouleront dans un changement climatique deja dramatique pour la Californie, qui doit mobiliser ses dernières ressources pour mitiger les effets néfastes pour ses populations, plutôt que de les dépenser dans l organisation d un tel événement.

Cela n est pas une mesure folle et précipitée mais une décision qui devrait être au centre des programmes politiques des maintenant. Arrêter les Jeux a partir de 2028 nous permettrait aussi d’avoir suffisamment de temps pour mettre en place des modeles de célébration collective alternatifs.

Je le soulignais en introduction : les JO ne sont qu’un outil au service du besoin humain bien plus profond de célébration festive et collective. Un besoin vital pour n’importe quelle civilisation qui ne veut pas s’effondrer. Il nous faut donc imaginer le remplaçant des JO.

Que commencent les Jeux Terrestres !

Pour conserver cet élément si important, l’imagination collective peut être convoquée et saura trouver la recette de nouvelles célébrations que nous pourrions appeler provisoirement les Jeux Terrestres.

Dans ces Jeux, la nécessité d’une société compatible avec le maintien de la biodiversité, la lutte contre le changement climatique et une vie heureuse et riche seront recherchées.

Il s’agira finalement de célébrer les nouveaux talents que l’espèce humaine doit mettre au service du monde de demain. Ces talents dont Pablo Servigne et ses co-auteurs soulignent la nécessité dans leur récent ouvrage « Une autre fin du monde est possible » . Car après avoir démontré brillamment ses capacites de destruction, l homme doit urgemment démontrer en quoi et en développant quels talents, il peut être utile et symbiotique pour garder ne serait ce que sa place sur cette planète ! Nous devons croire qu’ils existent et des milliers d’organisation les font grandir dès aujourd’hui à différente echelle. Ce sont des talents de collaboration avec les milieux naturels locaux et de régénération des ressources et des espaces. La performance physique mise au service du collectif et du biotope. Un programme passionnant et tout aussi excitant que la logique de compétition et de domination autocentrée des JO actuels.

A titre d’exemple et pour montrer la richesse humaine et sociale potentielle que contiendraient ces Jeux Terrestres, nous avons rassemblé ici quelques idees préliminaires qui nous ont semble intéressantes.

Les Jeux Terrestres seront conçus dans une logique et des règles respectant les bio-régions et l’ancrage des humains dans ces territoires  :

1. La puissance et l’intelligence physique au service de l’ancrage local et de la régénération de nos écosystèmes

  • Rester local mais s’ouvrir à d’autres cultures voisines ou cousines : délocaliser les épreuves et les éclater par épreuve dans la géographie la plus adaptée ou aucune construction nouvelle n est nécessaire
  • Susciter la créativité humaine en comparant d’une region à l’autre les pratiques et les talents et permettre les croisements de savoirs
  • Une logique de réparation et de régénération a travers de grandes épreuves collectives comme le nettoyage collectif de plages en un temps limité
  • Des épreuves qui respectent la nature et une relation non prédatrice de l’espèce humaine avec cette nature : le skate, la voile, les courses à vélo restent dans la course! Mais elles doivent être réinventées pour y rajouter du sens, de la poésie et sortir du toujours plus !

2. Une fête de la sobriété et l’occasion de célébrer la capacite physique de l’homme pour transformer durablement des ressources renouvelables

  • Organiser les Jeux Terrestres de manière simultanée dans le respect des Saisons : les Jeux Terrestres de l’Hémisphère Sud tous les deux ans et les Jeux Terrestres de l’Hémisphère Nord tous les deux ans en alternance.
  • Privilégier les périodes ou l’énergie est abondante comme le Printemps et l’Été
  • S’inspirer des Jeux Celtes : courses d’orientation dans des milieux naturels, épreuves de cueillette, de récolte de fruits.
  • Organiser de grandes épreuves célébrant la performance physique avec une finalité de convivialité comme la gastronomie, le jardinage ou la fabrication artisanale

3. La célébration de la force de collaboration de l’humain

  • Au centre de chaque épreuve, un esprit de collaboration précède la compétition
  • La compétition est saine si elle ne prend pas l’intégralité de la dimension
  • La Collaboration entre humains est célébrée comme dans les jeux de corde basques
  • Les sports collectifs où se mélangent les genres, hommes et femmes.
  • La collaboration avec d’autres espèces : soins à des animaux fragiles ou blesses, capacités de communication avec des espèces non domestiquées.

Imaginons ces nouvelles capacités humaines, ces nouveaux talents mis « au centre du jeu » et partagés avec les bientôt 8 milliards de Terriens grâce à la puissance des moyens de communication modernes. De nouvelles habitudes, de nouveaux rêves, de nouveaux héros portant ces nouvelles valeurs dont nous avons besoin vont pouvoir se multiplier et devenir des références pour tous.

Pour ne pas se réveiller dans les Jeux de la Faim

Les Jeux Terrestres ne sont pas seulement une idee sympathique, une utopie rassurante qui permettrait de satisfaire notre soif de collectif et de célébration. C’est aussi un projet nécessaire pour ne pas laisser d’autres dystopies s’installer à la place de nos chers Jeux Olympiques.

La série cinématographique Hunger Games est fascinante et décrit magnifiquement un monde futur où des effondrements ont eu lieu et ont conduit les hommes à se séparer en tribus concurrentes, survivant à la destruction partielle des milieux naturels. Tous les vingt ans, chaque tribu envoie des représentants aux Jeux de la Faim, où la compétition pour la survie permet à quelques uns des participants de gagner contre les autres.

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La science fiction est essentielle pour comprendre la folie humaine. Mais depuis cent ans nous avons la fâcheuse habitude de la rendre réalité, et de plus en plus vite. Ne prenons pas le risque que les cerveaux dopés à la compétition et à l’autoritarisme comme ceux de  Xi, Trump, Poutine ou Bolsonaro nous proposent bientôt des nouveaux Jeux ressemblant furieusement aux Jeux de la Faim….

 

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